Avant de patauger dans d’invraisemblables logorrhées et pour les plus paresseux d’entre vous, disons le tout net : pour qu’un tel disque trouve sa place dans le paysage contemporain, il faudrait d’abord tuer les punks (pour répondre au kill all the hippies de primal scream) ou qu’un raz-de-marée gigantesque submerge le Nord de l’Angleterre, d’où émergent les groupes du moment. Ce n’est donc pas gagné. Peu importe. Peace and love, mes frères.
Voici un disque qui arrive comme un pavé dans la marre. Alors que le revival punk anglais secoue les médias, comets on fire, formation originaire de Santa Cruz en Amérique, revient avec un gros album de blues rock défoncé au lsd, et surtout psychédélique à plein temps. Le groupe ne s’inspire pas de l’année 67, ni de l’année 77, toutes célébrées depuis le début de la décennie, non, il choisit la période soigneusement effacée de l’histoire ; en gros la première moitié des seventies. Soit le psychédélisme exacerbé, les dinosaures du rock, les groupes hard et…les hippies.
Mais au juste pourquoi tant de haines entre les hippies et les punks ? Parce que les premiers sont devenus des nouveaux riches ? Bof, non, pas trop. Même si l’aspect politique est important pour comprendre cette animosité, il n’est pas de cet ordre là. A l’origine certainement se trouve une différence de nature psychologique et caractérielle : pour les punks, les hippies sont des gens mous, lysergiques, sans énergie ni vigueur. Cela entraîne sans doute d’importantes suites idéologiques, qui constituent le cœur du problème. Les hippies, toujours selon les punks, sont animés par un mysticisme de pacotille ; ils fument de l’herbe et pensent pouvoir communier avec le cosmos, pour fuir le monde tel qu’il va, attendant les bras croisés que les choses changent. A coté d’eux, le monde croule. Les punks ont un rapport à la réalité plus brut et souhaitent réveiller les consciences. Ils veulent regarder la réalité en face, sans chercher d’arrière monde ou de communication intersidérale pour endormir leur souffrance. Ils sont volontaires et veulent dynamiter la société. Contrairement au nihilisme qu’on leur prête souvent, ils aspirent surtout à faire changer les choses. A l’apathie générale, ils répondent par un coup de pied au derrière. Les hippies représentent donc pour eux la passivité, la bêtise d’une utopie trop vague et la lâcheté. Quand il ne s’agit pas d’hypocrisie, pour certains faux-culs. Car le hippie, puisqu’il est passif, peut à sa façon maintenir l’ordre social, tout en feignant de se rebeller.
Finalement dans cette lutte entre deux clans se retrouvent quelques uns des principes opposés de notre vie : passivité/activisme ; mysticisme/athéisme ; fuite/lutte…
La lutte existe encore, mais les paris n’ont pas lieu d’être ouverts. Les hippies en effet semblent circonscrits à une époque précise. Il n’est plus censé y en avoir depuis les années 70, sinon quelques marginaux anachroniques ou des resucées fashion. Les punks eux non plus n’existent plus historiquement mais l’évolution du rock et le récent revival attestent de l’influence prégnante du mouvement, plus en tant qu’état d’esprit qu’en tant que genre musical.
Le rock, paraît-il, refuse la pensée unique. Soit, mais il faut quand même admettre que la sensibilité punk est dominante et qu’elle est quasiment auréolée alors que les effluves hippies donnent souvent la nausée aux critiques et aux rockeurs en herbe. Par conséquent, les quelques néo-hippies qui ont pris d’assaut le marché de la musique restent très mal considérés –surtout lorsqu’il ne s’agit que d’un succédané douteux accompagné de tout un attirail new-age naïf et d’une image écolo frelatée.
Pour qu’un groupe hippie puisse faire sensation aujourd’hui comme un groupe punk, quelle qualité lui faudrait-il ? Etre aussi tapageur peut-être, montrer ce qu’il a dans le ventre, foncer droit devant, se taire et jouer. Eviter l’idiome « peace and love » qu’on pourrait croire lénifiant et trop fadement diplomatique. Eviter la demi-mesure, le compromis trop sage, et faire ce qu’on fait les punks : donner un coup de pied au derrière, délimiter son territoire et poser son autorité.
C’est ce que fait comets on fire le long de cet album magistral. Ils jouent comme si les groupes anglais n’existaient pas –les ont-ils d’ailleurs écoutés ? Ils se fichent aussi vraisemblablement de la musique punk urbaine de New-York. Ils écoutent sans doute des groupes hippies. Et du blues. Comets on fire, c’est un peu comme le Allman Brothers band. Longs morceaux inspirés du blues-rock, à moitié improvisés, créés en collectif et dispensés le long de la route.
La route, ils ne la connaissent pas bien toutefois. Trop occupés à travailler sur leurs divers projets personnels les membres du groupe n’ont que rarement l’occasion de se livrer en public. Ce qui est regrettable, puisqu’il s’agit de toute évidence d’un authentique jam band, comme il n’y en avait pas eu depuis les grandes heures du rock sudiste. Le chanteur a en outre un timbre de voix écorché et abrasif. Son chant expectore la même hargne grandiloquente que Robert Plant mais on pourrait tout aussi bien croire que c’est un chanteur de soul drogué, tant il semble y mettre son cœur.
C’est là que le disque devient sensationnel : somme toute ç’aurait pu être une simple divagation de guitares blues lyriques et bavardes, mais il y a de véritables compositions, et parfois de vraies chansons, chantée avec une conviction de loin supérieure à ce qu’on nous fait régulièrement passer pour du punk contemporain. Quoiqu’à une autre époque, ce disque aurait peut-être été noyé dans la masses des deep purple, cream, led zep et autres grateful dead, aujourd’hui il brille d’une lumière crade et crue, comme une lampe souillée par le charbon qui reviendrait des entrailles de la terre, exposée parmi des lustres d’une élégance glaçante. Le genre de disque qu’on peut détester mais qui a suffisamment de charisme pour ne jamais passer inaperçu même auprès de ses futurs détracteurs. Il sort finalement au bon moment ; c’est-à-dire au moment où personne ne s’y attendait, à contre-courant. Il vient sans crier gare, sans faire attention aux concurrents et impose son style, qu’on le veuille ou non. Avec fureur qui plus est.
Mais son style il le gagne aussi par une alchimie bien plus ambiguë que la vision du monde assez tranchée évoquée plus haut. Au sein du groupe on retrouve Ben Chasny, encore inconnu dans nos contrées (ce qui n’est peut-être pas un mal…ses disques sous le pseudo de six organs of admittance ont des tendances parfois inquiétantes –ainsi le dernier se conclue tout de même par un morceau de plus de dix minutes intitulé « river of transfiguration »…ça fait un peu peur en effet, d’autant que le précédent avait déjà ses moments de gâterie sénile, notamment à cause d’un indigeste morceau répétitif prétexte à un solo de guitare éprouvant et d’une laideur sans nom ; le reste fleurait bon les prairies désolées, la verdure du printemps et la grâce des filets d’eau limpides qui coulent de la source…hippie à cent pour cent, l’homme est d’ailleurs idolâtré par Devandra Banhart.), mais sa présence ajoute encore à la surprise du disque. Pour qui connaît, on aurait pu s’attendre à de la musique répétitive, folk et épurée, improvisée par un groupe de naturistes enfermés dans le petit bastion de la contemplation, avec pour inscription sur le frontispice : « école de la fleur ». Il n’en est rien, mais alors rien du tout ! Le groupe plane un peu, sans doute, il a ses moments pink floyd, tout naturellement, mais il a surtout, et c’est là qu’est l’ambivalence, ses moments stooges et ses moments hard-rock. Comme qui dirait : « ça dépote grave ». Du bruit et des cris. Voilà ce qu’entendrait un demi sourd. Les accalmies sont fréquentes, mais l’ennui ne prend pas le pas, pour peu qu’on goûte aux longs solos de guitare, parfois plus louables dans leurs intentions que dans leur réalisation. Les guitares s’embourbent de temps en temps dans une masse presque informe mais on ne va pas se priver de dire qu’on aime ça, pas pour des raisons esthétiques évidemment, mais pour l’effet, le style. C’est progressif mais c’est du rock quand même. De l’acid-rock, du rock psyché du meilleur cru. De la musique de hippie enragé. Ce n’est pas fréquent, pas fréquent du tout.