SCHOOL OF THE FLOWER (Six Organs of Admittance, 2005)  (Années 2000) posté le jeudi 21 septembre 2006 18:48

Contre toute attente, je remets à plus tard le billet sur Peter Bjorn and John, mes nouveaux amis. Ça viendra, promis. J’aurais bien aimé aussi vous parler un peu du nouvel album des black keys, mais il faut remettre les pendules à l’heure. Plongeons dans le limon. L’autre jour, j’ai vanté à juste titre le phénoménal avatars de comets on fire, meilleur album prog/blues/psyché/acid des dernières années. Mais une chose me chagrine: le guitariste principal Ben Chasny est aussi l’auteur d’une œuvre solo très inégale. Idéalement, il aurait dû, par souci d’homogénéité et pour ne pas nuire à l’image globale du groupe, créer des chef d’œuvres en parallèle. Malheureusement, ce n’est pas le cas. Autant comets on fire est un groupe de rock fruste et sauvage, électrique et excessif, autant le premier album paru en France de six organs of admittance, son projet bis, est un doux medium pour la contemplation des astres. Dans les meilleurs moments, on entend juste une délicate guitare acoustique et une voix éthérée qui incite à la rêverie. C’est joli, ça fait penser aux pasteurs avec leurs brebis dans la montagne et tout et tout. On est en droit de rester assez cynique, évidemment –ou lucide, simplement- mais rien n’empêche non plus d’y succomber et d’y trouver une forme de beauté lumineuse et gracile. En revanche, le reste du temps, c’est à la limite de la fumisterie ésotérique. Comme par exemple le long morceau « school of the flower » où un motif minimaliste de guitare acoustique (plus technique que beau) se répète jusqu’à la fin, censé provoquer un état d’hypnose chez les sujets les plus fragiles. Par-dessus une guitare électrique sans doute atteinte d’hémorroïdes lâche une coulée dans un fracas de bruits inaudibles et d’une laideur sans nom. Ben Chasny y fait son manchot virtuose, usant du larsen davantage que des notes. On a connu plus inspiré. Heureusement le jeu de batterie exceptionnel remonte le niveau.

Trop souvent les larsens de guitare sont resservis comme gadgets planants et les variations de guitare acoustiques de « St Cloud » et « Procession of cherry blossom spirits » sont trop peu mélodiques pour émouvoir. On n’éprouve à l’écoute de ces faux morceaux qu’une vacuité déprimante, dans laquelle certains voudront peut-être voir l’expression d’une vérité spirituelle. A mon sens, c’est du vent. Mais l’album n’est raté qu’à moitié. De cette chose informe ressortent deux petites perles: « all you’ve left » et « home », simples et touchantes, peut-être proches du sublime, ainsi que deux morceaux folk qui auraient été de bon augure si l’individu n’avait pas choisi pour son album suivant d’en rajouter une couche dans le mysticisme creux (ce titre : « river of transfiguration », je ne m’y ferai jamais !) : « words for two » et « thicker than a smokey » -somme toute les deux titres les plus courts de l’album. Enfin, l’album se conclut par un instrumental de guitare acoustique d’une rare beauté, pour peu qu’on goûte à la délicatesse rustique et à la finesse du jeu. C’est donc le coup de la bouteille à moitié vide à moitié pleine. Je conserve pas mal de suspicion à l’égard de ce genre de projet douteux, sans doute plus mature que les trois quarts des tisanes folk contemporaines, plus troublant aussi, mais finalement trop souvent oiseux.

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AVATAR (Comets On Fire, 2006)  (Années 2000) posté le dimanche 17 septembre 2006 17:37

Avant de patauger dans d’invraisemblables logorrhées et pour les plus paresseux d’entre vous, disons le tout net : pour qu’un tel disque trouve sa place dans le paysage contemporain, il faudrait d’abord tuer les punks (pour répondre au kill all the hippies de primal scream) ou qu’un raz-de-marée gigantesque submerge le Nord de l’Angleterre, d’où émergent les groupes du moment. Ce n’est donc pas gagné. Peu importe. Peace and love, mes frères.

 

Voici un disque qui arrive comme un pavé dans la marre. Alors que le revival punk anglais secoue les médias, comets on fire, formation originaire de Santa Cruz en Amérique, revient avec un gros album de blues rock défoncé au lsd, et surtout psychédélique à plein temps. Le groupe ne s’inspire pas de l’année 67, ni de l’année 77, toutes célébrées depuis le début de la décennie, non, il choisit la période soigneusement effacée de l’histoire ; en gros la première moitié des seventies. Soit le psychédélisme exacerbé, les dinosaures du rock, les groupes hard et…les hippies.

 

Mais au juste pourquoi tant de haines entre les hippies et les punks ? Parce que les premiers sont devenus des nouveaux riches ? Bof, non, pas trop. Même si l’aspect politique est important pour comprendre cette animosité, il n’est pas de cet ordre là. A l’origine certainement se trouve une différence de nature psychologique et caractérielle : pour les punks, les hippies sont des gens mous, lysergiques, sans énergie ni vigueur. Cela entraîne sans doute d’importantes suites idéologiques, qui constituent le cœur du problème. Les hippies, toujours selon les punks, sont animés par un mysticisme de pacotille ; ils fument de l’herbe et pensent pouvoir communier avec le cosmos, pour fuir le monde tel qu’il va, attendant les bras croisés que les choses changent. A coté d’eux, le monde croule. Les punks ont un rapport à la réalité plus brut et souhaitent réveiller les consciences. Ils veulent regarder la réalité en face, sans chercher d’arrière monde ou de communication intersidérale pour endormir leur souffrance. Ils sont volontaires et veulent dynamiter la société. Contrairement au nihilisme qu’on leur prête souvent, ils aspirent surtout à faire changer les choses. A l’apathie générale, ils répondent par un coup de pied au derrière. Les hippies représentent donc pour eux la passivité, la bêtise d’une utopie trop vague et la lâcheté. Quand il ne s’agit pas d’hypocrisie, pour certains faux-culs. Car le hippie, puisqu’il est passif, peut à sa façon maintenir l’ordre social, tout en feignant de se rebeller.

 

Finalement dans cette lutte entre deux clans se retrouvent quelques uns des principes opposés de notre vie : passivité/activisme ; mysticisme/athéisme ; fuite/lutte…

 

La lutte existe encore, mais les paris n’ont pas lieu d’être ouverts. Les hippies en effet semblent circonscrits à une époque précise. Il n’est plus censé y en avoir depuis les années 70, sinon quelques marginaux anachroniques ou des resucées fashion. Les punks eux non plus n’existent plus historiquement mais l’évolution du rock et le récent revival attestent de l’influence prégnante du mouvement, plus en tant qu’état d’esprit qu’en tant que genre musical.

 

Le rock, paraît-il, refuse la pensée unique. Soit, mais il faut quand même admettre que la sensibilité punk est dominante et qu’elle est quasiment auréolée alors que les effluves hippies donnent souvent la nausée aux critiques et aux rockeurs en herbe. Par conséquent, les quelques néo-hippies qui ont pris d’assaut le marché de la musique restent très mal considérés –surtout lorsqu’il ne s’agit que d’un succédané douteux accompagné de tout un attirail new-age naïf et d’une image écolo frelatée.

 

Pour qu’un groupe hippie puisse faire sensation aujourd’hui comme un groupe punk, quelle qualité lui faudrait-il ? Etre aussi tapageur peut-être, montrer ce qu’il a dans le ventre, foncer droit devant, se taire et jouer. Eviter l’idiome « peace and love » qu’on pourrait croire lénifiant et trop fadement diplomatique. Eviter la demi-mesure, le compromis trop sage, et faire ce qu’on fait les punks : donner un coup de pied au derrière, délimiter son territoire et poser son autorité.

 

C’est ce que fait comets on fire le long de cet album magistral. Ils jouent comme si les groupes anglais n’existaient pas –les ont-ils d’ailleurs écoutés ? Ils se fichent aussi vraisemblablement de la musique punk urbaine de New-York. Ils écoutent sans doute des groupes hippies. Et du blues. Comets on fire, c’est un peu comme le Allman Brothers band. Longs morceaux inspirés du blues-rock, à moitié improvisés, créés en collectif et dispensés le long de la route.

La route, ils ne la connaissent pas bien toutefois. Trop occupés à travailler sur leurs divers projets personnels les membres du groupe n’ont que rarement l’occasion de se livrer en public. Ce qui est regrettable, puisqu’il s’agit de toute évidence d’un authentique jam band, comme il n’y en avait pas eu depuis les grandes heures du rock sudiste. Le chanteur a en outre un timbre de voix écorché et abrasif. Son chant expectore la même hargne grandiloquente que Robert Plant mais on pourrait tout aussi bien croire que c’est un chanteur de soul drogué, tant il semble y mettre son cœur.

C’est là que le disque devient sensationnel : somme toute ç’aurait pu être une simple divagation de guitares blues lyriques et bavardes, mais il y a de véritables compositions, et parfois de vraies chansons, chantée avec une conviction de loin supérieure à ce qu’on nous fait régulièrement passer pour du punk contemporain. Quoiqu’à une autre époque, ce disque aurait peut-être été noyé dans la masses des deep purple, cream, led zep et autres grateful dead, aujourd’hui il brille d’une lumière crade et crue, comme une lampe souillée par le charbon qui reviendrait des entrailles de la terre, exposée parmi des lustres d’une élégance glaçante. Le genre de disque qu’on peut détester mais qui a suffisamment de charisme pour ne jamais passer inaperçu même auprès de ses futurs détracteurs. Il sort finalement au bon moment ; c’est-à-dire au moment où personne ne s’y attendait, à contre-courant. Il vient sans crier gare, sans faire attention aux concurrents et impose son style, qu’on le veuille ou non. Avec fureur qui plus est.

Mais son style il le gagne aussi par une alchimie bien plus ambiguë que la vision du monde assez tranchée évoquée plus haut. Au sein du groupe on retrouve Ben Chasny, encore inconnu dans nos contrées (ce qui n’est peut-être pas un mal…ses disques sous le pseudo de six organs of admittance ont des tendances parfois inquiétantes –ainsi le dernier se conclue tout de même par un morceau de plus de dix minutes intitulé « river of transfiguration »…ça fait un peu peur en effet, d’autant que le précédent avait déjà ses moments de gâterie sénile, notamment à cause d’un indigeste morceau répétitif prétexte à un solo de guitare éprouvant et d’une laideur sans nom ; le reste fleurait bon les prairies désolées, la verdure du printemps et la grâce des filets d’eau limpides qui coulent de la source…hippie à cent pour cent, l’homme est d’ailleurs idolâtré par Devandra Banhart.), mais sa présence ajoute encore à la surprise du disque. Pour qui connaît, on aurait pu s’attendre à de la musique répétitive, folk et épurée, improvisée par un groupe de naturistes enfermés dans le petit bastion de la contemplation, avec pour inscription sur le frontispice : « école de la fleur ». Il n’en est rien, mais alors rien du tout ! Le groupe plane un peu, sans doute, il a ses moments pink floyd, tout naturellement, mais il a surtout, et c’est là qu’est l’ambivalence, ses moments stooges et ses moments hard-rock. Comme qui dirait : « ça dépote grave ». Du bruit et des cris. Voilà ce qu’entendrait un demi sourd. Les accalmies sont fréquentes, mais l’ennui ne prend pas le pas, pour peu qu’on goûte aux longs solos de guitare, parfois plus louables dans leurs intentions que dans leur réalisation. Les guitares s’embourbent de temps en temps dans une masse presque informe mais on ne va pas se priver de dire qu’on aime ça, pas pour des raisons esthétiques évidemment, mais pour l’effet, le style. C’est progressif mais c’est du rock quand même. De l’acid-rock, du rock psyché du meilleur cru. De la musique de hippie enragé. Ce n’est pas fréquent, pas fréquent du tout.

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PRETTY IN BLACK (The Raveonettes)  (Années 2000) posté le vendredi 15 septembre 2006 00:23

J’ai souvent un train de retard, mais je serais sans doute, si le temps ne me fait pas défaut, l’un des premiers à vous parler du nouvel album de Peter Bjorn and John. Prenez-en bien note, je vous en parle déjà un peu : il est excellent, quoique fort modeste. Pour l’heure, revenons sur un vieux disque. Il date de 2005. ça fait un bail, oui. Les grands millésimes peuvent être exhumés vingt ans après leur sortie, ils semblent toujours aussi jeunes, mais les albums récents, s’ils ne sont pas de la trempe des monuments, doivent être consommés sur le vif. Après ils sont has-been. C’est que ça va vite dans le monde du rock.

Oui, mais voilà. Ce disque très humble des raveonettes, sans avoir rien d’un chef-d’œuvre, et surtout pas l’allure, reste un an plus tard largement meilleur et goûteux que la quasi-totalité des nouveautés. Imaginez le Brian Jonestown Massacre. Imaginez que Sune Rose Wagner et Sharin Foo, les deux membres du duo, sont des potes à Anton, qu’ils ont été hébergés par ce furieux pendant leur tournée en Amérique, au cours de laquelle on a volé leur matos (cf article sur les limozeenz), Newcombe jurant qu’il retrouverait les salauds qui ont fait ça et qu'il les butterait. Ambiance. Supposez maintenant que les ballades de Jesus and Mary Chain soient jouées par le Brian Jonestown Massacre, sur une production années 80 (beaucoup de réverb’) ou qu’un morceau de girls group soit interprété par Jesus and Mary Chain jamant avec Anton Newcombe…Le résultat donnerait à peu près cela : Pretty in Black, album aussi lumineux que triste, sur lequel on entend une fois de plus le riff d’un morceau de new order (cette année Archie Bronson Outfit nous a refait le coup, même morceau en outre).

On ne va pas décrire morceau par morceau, j’ai toujours trouvé cela ennuyeux. Ayez confiance. Achetez. L’originalité n’est pas ici valeur première, mais qui s’en soucie ? Les gens âgés, qui finissent par se lasser de toutes ces recettes cent fois rabâchées ? Les leader d’opinion, soucieux d’écouter ce qui fait avancer le monde ? Peut-être. Mais des fois, quand on a juste envie de se faire plaisir, ce sont encore ces disques peu novateurs qui nous charment le plus. Cela tient à l’excellent feeling du groupe qui a digéré toutes ses influences intelligemment, sachant parfaitement retenir ce qu’il y a de meilleur en elles, histoire de proposer en retour un objet de fantasme, qui condenserait tout ce qu’ils ont toujours voulu entendre dans un même disque : du rêve, de la séduction, de la langueur, des caresses et des dandinements, des grands espaces et des points de fuite lointains, de la souffrance et de la légèreté, une nostalgie ensoleillée. C’est plus qu’un quatre heure, vous ne trouvez pas ? C’est une certaine vision du rock, qu’on ne trouve jamais que dans les disques américains. Or les raveonettes viennent du Danemark. Ils sonnent tellement ricains que ç’aurait pu être leur terre d’adoption. On les imagine d’ailleurs plus proches de galaxie 500 que d’aucun des groupes européens. Alors bien sûr, les bons bourgeois qui collectionnent des figurines africaines dans leur salon et qui se targuent d’avoir des originaux (car c’est plus authentique ; pensez-vous, ça vient du pays, c’est fait par des vrais noirs, qui sont vraiment noirs, et pas des taïwanais, qui sont jaunes) feront peut-être la fine bouche. Certains spécialistes tendent à montrer que l’histoire leur donnerait raison: Clapton, par exemple, à force de singer les noirs américains aurait fini par devenir excellent élève mais il lui manquerait toujours le petit truc inné qui ne peut venir que de sa propre tradition et qu’on n’ira pas apprendre chez les autres. L’authenticité. Un mot bien galvaudé, selon moi. Pour beaucoup, il s’est vite résumé à un certificat d’origine : un disque de country fait par des texans, c’est comme la label rouge pour la volaille. Une garantie. Ce sont peut-être des ploucs mais au moins c’en sont des vrais. Mais la véritable authenticité est toute autre. La meilleure définition qui me vienne à l’esprit reste celle-ci : c’est comme porter des vêtements, ils nous vont ou ne nous vont pas. Certains épousent bien notre physionomie et reflètent notre attitude morale, d’autres, peut-être plus beaux (sur un mannequin), peut-être plus désirables, ne nous vont absolument pas et nous rendent faux et empruntés. Se faire une raison : on ne peut pas devenir tout ce que l’on veut être; il faut choisir ce qui nous va. Et force est de constater que les raveonettes se sont trouvés un style qui leur va comme un gant.

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First Impressions of Earth (The Strokes, 2006)  (Années 2000) posté le vendredi 08 septembre 2006 22:00

On se souvient tous de ce qui se tramait à l’école, des clans qui se formaient spontanément : il y avait les intellos, bien sages mais un peu pédants, et les autres. Parmi les autres, de jeunes gens romantiques et rebelles, assez dissipés mais charismatiques, que les intellos jugeaient frimeurs et un peu hypocrites. Ils disaient sans doute entre eux : « Pourquoi ce sont toujours eux qui ont le plus de succès avec les filles ? Ils ne le méritent pourtant pas. Ils se la jouent rebelles, mais ce sont juste des cons superficiels. ». Certains d’entre eux s’en plaignaient parfois à leurs plus proches relations féminines, qui s’exclamaient en riant : « bouh ! le jaloux ! ».

Mais la réalité scolaire était toute autre ; le palmarès revenait aux intellos, toujours les premiers, souvent les plus appréciés des profs, ceux à qui on ne reprochaient jamais rien, et avec qui on parlait en souriant, entre gens de bonnes compagnies…Et les autres, certains en tout cas, les plus mondains des rebelles, moins bien notés, souvent victimes des remontrances du préfet, se disaient : « c’est immérité. Ils ne sont pas aussi intelligents qu’ils le pensent ; ils aiment juste faire les lèche-bottes, pour s’attirer les faveurs des profs. Ce sont des pédants imbus d’eux-mêmes ; ils te toisent de haut, parce qu’ils ont su citer un auteur que tu ne connais pas, même s’ils ne l’ont en fait jamais lu. Mais ça les conforte dans l’idée qu’ils te sont supérieurs.»

De l’autre coté de la cour, les intellos, pensant sans doute être sur le chemin de la raison et de l’humilité, médisaient : « regarde-moi ces petits frimeurs, avec leur mèche à la con, qui arrivent en scooter ; ça empeste l’arrogance et l’esbroufe plus que l’essence ! ».

Si bien que d’un coté comme de l’autre on se reprochait les mêmes défauts, sans le savoir. Une certaine prétention, visiblement innée chez l’homme, qui prend des allures différentes selon les aptitudes de chacun. Les uns mettent en valeur l’intellect pendant que les autres misent sur l’attitude et le style.

Les strokes à mon avis devaient faire partie de la seconde catégorie. Frimeurs, beaux gosses (enfin, selon les filles), bien fringués (sauf Nick Valensi, qui, je ne sais pas pourquoi, me fait penser à une asperge qui aurait mûrie chez les touaregs) et un brin ramenards. Le style, ils l’ont un peu. Suffisamment même pour avoir remis au goût du jour une certaine image du rock, essentiellement urbaine, associée aux converses qu’arboraient fièrement les musiciens de Blondie, à New-York, en 77. Bon look, il faut l’avouer. C’était idéal pour porter en avant une musique rock à la fois rugissante et ravissante. Rebelle, rageuse et sexuelle comme Iggy Pop et en même temps mondaine, habillée, et classe. Ça peut occasionnellement énerver, avouons-le. Chez les fans des strokes, on n’est pas toujours très loin d’une sorte de nouvelle bourgeoisie bohème. Et j’ai bien peur que la jeune génération, en vieillissant, ne prenne de mauvais plis. Les suiveurs, de toute façon, sont toujours ceux qui contribuent à l’académisation de chaque mouvance ; ce qui est foncièrement jeune et spontané à un moment donné ne tarde pas, avec l’habitude et la routine, à se changer en conformisme, voire en pédanterie. Le temps ne me semble pas éloigné où les jeunes de bonne famille se croiront rock’n’roll parce qu’ils porteront des converses, des lunettes noires et un blouson en cuir et qu’ils se prendront des cuites monumentales lors de soirées très privées et sélectives entre gens du même milieu. Laissons cela de coté…Le premier album des strokes est une tuerie. Une jouissance quasi-immédiate. Rythmes, mélodies, voix…tout est bon. Le deuxième est nettement en dessous. Trop sucré par moment. Et puis le son semble s’être arrondi. Pas de réelles faiblesses chez le groupe, qui réussit quand même un album efficace, mais rien de vraiment excitant non plus, excepté les deux singles « the end has no end » et « reptilia » ainsi que quelques autres moments (des refrains notamment). Mais il y a encore chez le groupe quelque chose de puissant émotionnellement : une sorte de mélange entre le rock insouciant et coloré de la jeunesse lorsqu’elle se sent ivre d’elle-même, et un voile de nostalgie, comme si on savait déjà que la fête allait bientôt prendre fin, que c’était un rêve duquel il va falloir émerger. Peut-être cela vous est-il déjà arrivé de vous sentir nostalgique d’une chose qui n’a pas encore disparu, d’un lieu que vous n’avez pas encore quitté ou d’un événement qui ne s’est pas encore terminé, simplement parce que vous vous projetez déjà dans l’avenir, où cette chose, ce lieu, cet événement, ne seront plus. Le second album des strokes me fait souvent cet effet étrange, comme celui d’un illusoire âge d’or qui se vivrait au présent mais qu’on regarderait déjà avec nostalgie.

Le troisième album s’éloigne totalement de ce registre d’émotion. Mais il poursuit dans la veine d’un son plus coloré, plus arrondi, plus sucré. Plus écoeurant aussi. Une véritable confiserie cet album. Des sons de guitares partout, des voix déchirées qui n’ont pas l’air de l’être vraiment tant que ça…Le premier morceau est pourtant excellent. Plus même : c’est l’une des toutes meilleures chansons de Casablancas. Juicebox s’ensuit, que je n’aime pas –lourdingue- puis vient ce magique heart in a cage, enrobé de soli de guitare vrillés et frénétiques. Le son de N-Y ? Il y a de ça. Cette chanson est presque un manifeste à elle toute seule, le genre de morceau suffisamment novateur et frais pour inspirer une palanquée de musiciens. Les choses se gâtent ensuite. L’album devient juste agréable. Pas un gros défaut, dans un sens. J’en écoute plus d’un des albums juste agréables. Mais venant des strokes, c’est frustrant. On a quand même envie de dire « chapeau ! » parce que le groupe a réalisé un objet ambitieux, peut-être plus que les derniers essais de radiohead. Musicalement et techniquement, il y a un palier qui a été franchi. C’est massif, c’est gonflé, c’est sans silence, sans paupérisme, très calculé tout en donnant l’impression première d’une chose informe, parce que ce sont là des formes auxquelles on n’est pas encore habitué…mais c’est ennuyeux. L'ambiance si particulière que le groupe a su créer semble s'être évaporée. Le premier était peut-être bien indépassable. Je ne vois pas ce qu’ils vont pouvoir faire maintenant, sinon continuer dans cette voie, où l’émotion se tarit un peu, pendant que le groupe cherche en vain à approfondir et redéfinir le territoire sonore qu’il a défriché.

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We Are The Pipettes (the Pipettes, 2006)  (Années 2000) posté le mercredi 30 août 2006 00:15

Voici un disque symptomatique de deux choses : le récent attrait des médias pour les girls groups, peu de temps après la sortie d’un coffret volumineux consacré aux origines du genre, et le retour à la musique qui fait danser. Les pipettes chantant “clap your hands if you want some more” ressemblent à clap your hands say yeah chantant  “clap your hands say yeah”.

Si ce n’est que les pipettes semblent plus influencées par la disco que par le rock indé. Comme l’excellent disque de the sleepy Jackson, qui me plaît de plus en plus au passage, l’album des pipettes fourmillent d’arrangements de cordes datés à la limite entre le kitsch nostalgique et une certaine idée de l’orchestration pop, empruntée à Abba.

Mais alors que chez sleepy jackson, l’ambiguité demeure, chez les pipettes les choses sont plus caricaturales. Qu’on ne me dise pas que les textes volontairement ‘garce’ rendent l’entreprise plus troublante, et dissimulent derrière des apparences naïves une mentalité perverse et punk. J’ai du mal à y croire. On jurerait plutôt avoir affaire à trois aimables potiches, en robe à pois ridicules, qui chantent des choses frivoles et légères pour s’amuser le temps d’une pitrerie consentie par tous les partis. Alors que j’ai bien envie de gifler cette horrible gamine pourrie de Lily Allen, quand elle chante, avec sa moue dédaigneuse et capricieuse de petite bourgeoise qui s’ennuie de tout : « quand tu pleures, ça me fait sourire », j’aurais plutôt envie de rigoler avec les pipettes de leurs tours jouées aux garçons. Parce que dans le fond, on arrive pas à les croire bien méchantes. Elles semblent plutôt inoffensives. Des trois il y en a une toutefois qui sort du lot et qui, rien qu’à la voir, s’impose comme la leader du groupe. C’est la plus âgée, à en juger par la maturité de ses traits et de son regard, déterminé, lucide et presque calculateur. Dans une interview récente elle expliquait qu’en Angleterre, les hommes avaient plus de considération pour les femmes qui assument une vie libertine et manipulent les garçons. Peut-être parce que ça les impressionne, et qu’ils y voient le portrait d’une femme dominante. Allez savoir, les anglais, par définition, ont des goûts douteux…

J’abonde en généralité, mais je n’ai pas fini. Entre les pipettes et Lily Allen, c’est un peu comme entre les gentils beatles et les méchants rolling stones. Parce que Lily Allen a l’air méchante, même si elle est bonnasse.

J’ai vu un clip il y a quelques jours. Pas de doute : c’est une fille sexy, qui ressemble à une petite chipie. Une sorte de gamine gâtée et pourrie. C’est l’image qu’elle s’est donnée. On ne sait pas ce qu’elle est vraiment mais on connaît désormais le personnage horripilant qu’elle prend plaisir à incarner.

Dans le clip, elle organise l’agression de son copain, et paye des mecs pour mettre à sac son appartement. Déco foutue en l’air, télé brisée, vinyles rayés. Un vrai désastre. Non contente de ses perfidies, elle en ajoute encore en mettant des laxatifs dans le café du gars pour qu’il soit malade toute la soirée. Tout ça dans une même journée, précisons.

Je suis très premier degré : ce que je vois, je le prends pour tel. Je déteste son style de garce et les fantasmes de pétasse mis en scène dans sa chanson et son clip. Je ne comprends pas qu’on s’amuse de ce genre de fable crue. Je ne fais pas de distinction très nette entre l’imagination et la réalité : nos fantasmes représentent ce que nous sommes profondément. Voilà donc pour elle. Son sort est réglée. Ce qui ne l’empêche pas d’être mignonne et de faire de la musique potable. Peut-être même plus. En vérité j’ai des a priori sur elle maintenant, ce qui explique que je n’ai pas écouté davantage. Je suis un con, mais elle a des airs de grognasse alors ça me gêne.

Les pipettes semblent plus gentilles, quoiqu’elles veuillent se faire passer pour des caïds, alors je les aime davantage.

Et la musique alors ? Question secondaire. Je ne sais d’ailleurs pas d’où elle vient. Il y a bien un groupe qui les accompagne : les cassette (ce sont des garçons), parce évidemment on ne peut pas jouer de la guitare pendant qu’on remue du popotin. Et puis guitares en mains, je ne sais pas si elles conserveraient la grâce fragile de leur robe à pois. De là à penser que ce sont les cassette qui ont composé les morceaux…pourquoi pas ? Il est écrit sur la pochette : « all songs written by the pipettes ». Ok, mais « written » dans le sens de « composées intégralement » ou simplement de « rédigées » ? Mystère. Ce n’est pas mal du tout en tout cas. Ça fait plaisir à écouter, autant que le single de Lily Allen, au moins le temps de quelques titres. Pull shapes reste le plus amusant et il est franchement réussi. D’ailleurs je vais vous envoyer un lien vers la vidéo, tarte comme pas permis, mais c’est justement ça qui est drôle.

Evidemment les pipettes n’ont pas la puissance émotionnelle d’El Perro Del mar par exemple, mais qui s’en soucie, puisqu’il s’agit très clairement de musique pour faire la fête ? Dans le genre, c’est un pari remporté. Mais je tiens à le répéter : ce n’est pas uniquement parce qu’elles écrivent des textes de garce que les pipettes valent le coup –si ce n’était que ça, il y aurait lieu de se poser des questions sur la dégénérescence des valeurs (style : « c’est de la musique niaise mais rassure toi, les textes sont bien garce ! »-on voit qu’on ne vit pas dans un monde platonicien gouverné par le bon, le bien, le beau, ni même dans une nature rousseauiste. Parce qu’enfin mes enfants, dans quel monde faut-il vivre pour préférer à la candeur la perfidie ?)  mais bien parce que leurs morceaux sont agréables à écouter et finalement rafraîchissants.

Et puis je salue l’intelligence de certaines formules comme « it’s not love, but it’s still a feeling » ainsi que celle de Gweno, qui sait très bien que la pop est un mélange d’innocence et de perversité…

Enfin, c’est pas des trucs pour les machos, quand même.

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