J'essayerai de vous tenir un billet une fois que je les aurais vu en live -ce mercredi peut-être. En attendant, bornons nos impressions à l'écoute du disque. Je n'en étais pas si enchanté au début, mais la perspective de voir le groupe sur scène me fait regarder l'album de plus près. Car en vérité je le regarde autant que je l'écoute. Oui, cette pochette ! Parfaite. Il n'en faut pas plus pour impressionner les esprits faibles comme le mien. C'est-à-dire que lorsqu'un groupe fait bon image, on prend sa musique plus au sérieux. Et franchement, sans cet artifice, le premier album de ce duo américain n'aurait pas grandement retenu mon attention. On dirait les cardigans -voix chaude et sensuelle mais un peu trop rassurante- récitant des morceaux de my bloody valentine et de mazzy star. A cet égard, peut-être aurait-il fallu remplacer le sucre par le sel. Les chansons du groupe semblent en effet un peu molles au début et il faut bien se persuader qu'Annie Hardy tient un couteau dans sa main pour éprouver en quoi le disque a un caractère pervertissant. Parce que selon la critique officielle, il est censé en avoir un. Le morceau de Chris Isaak, wicked games, a été défiguré à cet effet par une guitare saturée. Qui n'empêche pas la version originale d'être bien meilleure. Ce n'est pas grave en fait. Car le reste de l'album est digne d'estime après quelques écoutes. La première des estimes est celle qu'on accorde donc au groupe en vertu de cette pochette originale qui séduit par son érotisme avachi (vous m'excuserez mais elle écarte quand même les cuisses) allié à une perversion crue et nonchalante (le couteau enfoncé dans le jean et auquel se soumet le cœur). La deuxième, un peu trompeuse, vient de ce que l'album est à contre-courant et semble donc original en cette époque (alors qu'il aurait été compagnon de chambrée dans les promotions 91-93). La troisième découle du travail accompli par le groupe et de la production sans faille de l'ensemble. Ce genre de qualités reste très technique, mais cela force toujours un peu le respect. Puis, enfin, viennent les mélodies, les guitares, la batterie, la voix...la musique quoi. Il en aura fallu du temps pour qu'elle se révèle ! Non pas que le disque soit difficile d'accès, puisqu'il n'y a rien d'abscons ici mais c'est juste que la séduction n'opère vraiment que lorsqu'on s'est bien habitué à l'ensemble, lorsqu'on a quitté nos attaches à notre monde pop-rock quotidien, qui en ce moment n'est pas constitué de ce type de chansons, à la fois langoureuses, traînantes et enrouées par une saturation épaisse. Ceux qui ne connaissent pas my bloody valentine seront-ils surpris par les masses bruyantes des guitares qui évoquent pour moi le mugissement lointain et enveloppé d'échos des diplodocus, qui tendent leur cou vers les cimes des arbres pour y arracher des feuilles ? Non, je ne pense pas. D'une part parce que ces fréquences, ces larsens tordus, ont été domptés depuis longtemps -ils n'étonnent plus personne- et d'autre part parce que le groupe ne s'en sert qu'en tant que rudiment -il n'en abuse jamais comme effet de style. Ce maniement du son s'insère dans l'œuvre comme un lieu commun -c'est ce qui en fait à la fois la qualité (le groupe nous fait grâce des expérimentations désagréables de my bloody valentine -l'agonie des diplodocus nous est épargnée) et la limite (une impression de superfluité aux premières écoutes). Mais en ces temps de domination du rock britannique, les techniques de giant drag pourraient avoir valeur d'alternative, ce qui n'est pas plus mal. D'autres trouveront que malgré le bruit apparent, le disque est un poil trop poli encore. Il est chiadé surtout. Les deux compères Annie Hardy et Micah Calabrese, quoique portés sur la noise, restent propres sur eux et n'ont pas créé un disque bordélique et défroqué. L'affaire est menée rondement et quand cette charmante demoiselle pousse la chansonnette, ce n'est ni pour ânonner ni pour brailler. Elle se situe dans un juste milieu, et c'est cette impression tempérée qui empêche le disque d'emporter l'adhésion immédiatement. Un peu plus de fureur et c'était le disque parfait. This isn't it (petite saillie à l'encontre des strokes ? Ce genre d'audace me plaît bien, surtout qu'il faut avoir un peu de présomption pour oser) est un très bon morceau mais il aurait pu être un choc si le groupe avait su allier sa science des tensions (le morceau est très bien construit) avec un plus grand déploiement d'énergie. Cordial invitation et smashing sont eux aussi des titres de haut vol et suffisent pour prédire au groupe un bel avenir ainsi qu'un succès critique, déjà entamé, à défaut peut-être d'un succès public massif, qu'il mériterait pourtant et qui, compte tenu de certaines ressemblances avec les cardigans, pourrait, pourquoi pas, se produire. J'en dirais peut-être des choses différentes après les avoir vus sur scène ; mais les quelques titres resplendissants de leur album suffisent à me faire croire que louper l'opportunité de les voir serait une bêtise inexcusable.
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