On écoute, paraît-il, la musique qui nous ressemble. Du moins ce serait plus simple ainsi. Pourquoi toujours tant d’ambivalence ? Pourquoi chercher son plaisir là où il n’y a souvent qu’hostilité ? Pourquoi être ému par ceux là même que nous détestons si souvent, et qui nous le rendent si bien ? Dans un monde idéalement simple, nous n’écouterions que les musiques dont les couleurs se fondraient harmonieusement sur la toile de fond de notre existence. Les gens calmes écouteraient de la musique calme et reposante, qui ne bouscule pas trop leurs nerfs, qui ne leur donne pas l’impression qu’un individu fruste et sauvage les prend par l’épaule et les secoue violemment alors même qu’ils n’aspirent qu’au repos, à l’extinction des feus, à un havre de paix. Pendant ce temps, ceux qui ont la bougeotte et qui ne peuvent souffrir leur vie qu’en la brûlant par les deux bouts écouteraient les libertines et tout serait bien dans le meilleur des mondes. Il y aurait pour ainsi dire deux clans, et il suffirait de choisir ses frères d’armes, ses compagnons de galère, ceux qui sauraient nous comprendre et ne pas rendre nos vies insupportables. Ceux qui respecteraient notre silence lorsque nous voulons nous taire et notre parole lorsque nous voulons parler. Ceux qui comprendraient qu’à vingt ans on n’ait pas envie de vivre plus intensément –sinon en rêve- et ceux qui nous soutiendraient dans nos dérives.
Nous serions en famille, en quelque sorte, entre gens de bonne compagnie, entre gens de même valeur…cela est dans le fond assez écoeurant, comme toujours lorsqu’un groupe d’individus se satisfait de son entente commune.
« tu as écouté le dernier tv on the radio? Quelle merveille ! Voilà un groupe bien plus pertinent que les branleurs d’arctic monkeys. Mais ils sont jeunes, c’est bien pardonnable à leur âge. Je n’en dirais pas autant du dernier primal scream. Du rock’n’roll binaire, sans originalité, d’une vulgarité ! On ne devrait plus s’évertuer à ce genre de divertissement débile… »
« Tv on the radio ? de la musique pour bande-mou et pseudo-intello névrosé. Ce qui me fait marrer, c’est leur prétentions politiques et artistiques à deux balles. Les mecs sont évidemment adulés par toute l’élite indé, fière de son bon-goût. »
Bienheureux ceux qui se retrouvent dans l’une ou l’autre de ces déclarations. Ils auront tôt fait de trouver leurs frères. Ils se feront railler par le clan adverse mais qu’importe ! Ils ont leur meute avec eux.
En vérité, les choses sont souvent plus complexes : nos goûts englobent des styles et des registres parfois contradictoires et notre identité se fragmente en une multitude de tendances qui ne se concilient pas toujours très bien dans un même corps. Pourtant, quoiqu’on fasse, quoiqu’on aime et quoiqu’on dise, on est toujours « quelqu’un » pour les autres. A leurs yeux, on forme une personne entière, qu’on peut définir en quelques traits. Lui, par exemple, c’est un énervé, il écoute du grunge sans doute. Lui, c’est un dandy arrogant, fier, libertin et indépendant, il aime sans doute les libs. Lui, il est mou et sérieux, il doit aimer la musique sage et pas trop ‘jeune’. Lui, il est prétentieux et intello, il ne doit écouter que ce qui est certifié ‘passionnant’ par les inrocks…
Qu’on le veuille ou non, qu’on se sente enfermé ou pas, on finit par se prêter au jeu. Et on s’étonne soi-même d’écouter certains trucs. On en vient à se demander si on a le droit ou pas, si on n’est pas ‘inauthentique’, imposteur. Par exemple, là, j’écoutais up the bracket des libs. J’adore. Mais quel rapport entre moi et cette musique ? Entre moi et les mecs qui la font ? On est comme chien et chat je suis sûr. On se rencontrerait, on ne se supporterait sans doute pas. Ça ne ma va pas, dirait-on, d’écouter ça. C’est pas pour moi. Un jour, tu me l’as dit d’ailleurs, ouvertement, parce que tu étais fâchée –j’avais dû te dire une méchanceté (sans doute méritée)- : « je regrette de t’avoir fait découvrir les libs, oh oui, je le regrette énormément. » Tu as pas mal insisté la dessus. J’avais le sentiment que tu disais un peu vrai. Pourquoi j’écouterais les libs ? Je suis sérieux, ou disons « grave », pas capable de prendre les choses à la légère, cérébral, assez élitiste dans l’esprit, mou (ou disons « calme »), pas du genre à danser toute la nuit, hyper casanier –c’est tout juste si j’ose bouger de chez moi- pas très libertaire, assez conservateur, pragmatique et rationaliste. D’ailleurs tout est dans le mot : the libertines. En français, ça ne bouge pas beaucoup : les libertins. Eux, ils se résument en un mot : ils sont libertins. Tout ce que je ne suis pas. Indépendance, liberté prise à pleine main, sensualité, vie brûlée par les deux bouts, rêves réalisés vaille que vaille, énergie déployée, dandysme, pas de temps morts, vivre, vivre et vivre, intensifier l’existence, la rendre plus belle par la force de sa volonté créatrice…Je ne sais pas trop en fait, je résume sans doute assez mal. Je ne trouve pas tout à fait l’idée que je cherche. On ne la trouve jamais, lorsqu’un sujet nous tient à cœur. D’ailleurs il n’y a pas d’idées à chercher, il suffit d’écouter leur musique pour comprendre. Question de feeling. Moi, comparé aux libertines, je suis sans doute le premier de classe, le bon élève bien sage et respectueux des consignes, qui ne s’éloigne jamais trop des conventions (image qui m’a toujours insupportée tant mon individualisme et mon orgueil sont sans bornes, image dont il est d’ailleurs possible de démontrer, preuves à l’appui, qu’elle ne me convient en rien, pourtant je la traîne toujours plus ou moins avec moi, par fatalité presque, quoique par fatalité aussi, je me sois toujours démarqué des autres.). Je suis très certainement celui qui ne se risque pas trop à vivre, de peur de se faire mal à un cheveu, qui ne se défoule jamais, qui ne veut rien d’autre que le calme et la sérénité. Le moralisateur aussi, celui qui, en bon bourgeois, dit ce qui se fait et ne se fait pas et s’indigne de la conduite désastreuse des gens trop fiers, indépendants et libres. Je ne sais pas dans quelle mesure ces clichés me correspondent ou pas, mais il est plus facile de me les accoler plutôt que de me glisser dans la peau d’un Doherty bis. Par ailleurs, il est vrai que je déteste la poésie. Je sais de quoi je parle, je serai bientôt payé pour la connaître. Je n’aime pas la littérature appréciée par les fans de rock : Oscar Wilde, avec son ironie et sa supériorité agaçante, Kerouac qui me fatigue avec sa route trop longue, ou encore Rimbaud, mon antithèse absolue.
Je n’aime pas non plus la mise en valeur d’individus, telle que le rock’n’roll s’en est fait la spécialité. Ces idoles, ces individus devenus « figures », dans lesquels le public est censé se reconnaître et qu’il est censé admirer…je ne me suis jamais reconnu dans le moindre d’entre eux et je suis trop fier et présomptueux pour accepter l’idée que je puisse admirer quelqu’un. Aucun n’est mon frère, avec aucun d’entre eux je ne peux accorder mon âme. Je reste seul, isolé, aimant parfois la même musique que les autres, mais pour des raisons, dirait-on, différentes. Comme si je n’avais rien à faire là. J’aime le rock par accident. J’aurais dû aimer autre chose, le classique peut-être…
Depuis quelques temps, sans que je sache pourquoi, j’aime les libertines. J’aime aussi les dirty pretty things, c’est un fait. Et cela ne peut se contester, puisque c’est une question de sensation.
J’ai toujours été plus attiré par les conflits moraux tendus et crispés que par l’éloge de la liberté et sa jouissance sans bornes ; je me suis toujours senti plus d’affinités avec les losers névrosés, perdus entre deux rives, qu’avec les dandy élégants, jeunes et fringants, envers lesquels je conçois parfois quelque jalousie –à cause de mon célibat, cela va de soi. J’ai toujours été plus enclin à estimer le travail plutôt que la spontanéité, à apprécier la rigueur de l’intellect plutôt que l’inconséquence de la sensualité, quoique je préfère au talent le génie, qui, comme l’on se doute, est au contraire du premier –qui s’obtient par un labeur constant- une fibre innée et sans calcul.
Mais aujourd’hui je me retrouve à préférer écouter cent fois un morceau vif, jeune et incontinent comme up the bracket plutôt qu’un album entier d’un groupe expérimental laborieux et fatigant ou une divagation post-rock proche de la soupe atmosphérique.
Les libertines…ou le groupe le plus complexe auquel j’ai été confronté. Celui qui m’échappe parce qu’il diffère trop de moi, mais qui m’enthousiasme et m’émeut parce qu’il réveille mes rêves profonds. Ce ressenti n’est bien sûr pas étranger à ma relation avec la personne qui me les a fait découvrir. Il est du même ordre : attirance compulsive, répulsion raisonnée. Envie de continuer à discuter, à se chamailler, à opposer deux façon d’être parfois radicalement opposées comme dans l’espoir vague que seul un mauvais malentendu nous sépare, puis aboutir à une vérité partageable, mais envie aussi de rompre tout contact, de laisser reposer chacun dans la relativité de sa personne et de ses jugements. Dialogue de sourds entre deux murs mais échange de perceptions parfois communes. Envie d’haïr, envie d’aimer. Compréhension, puis refus de la compréhension…tolérance, puis raideur. Voilà qui me caractérise assez. La musique des libs je l’ai associée à toi. Aussi je ne peux pas l’aimer sans la haïr, ni la haïr sans me mentir. Des jours je l’aime beaucoup, des jours elle me saoule…ça ressemble à la vie, tout simplement.
Et moi, je vais arrêter d’écrire avec cette même sensation de frustration amère que lorsque je tente d’exposer ce qu’il y a en mon âme. C’est l’impression de m’être trompé, d’avoir ajouté trop de couleurs à un tableau que j’aurais voulu sobre mais juste et précis, comme une de ses lignes tracées par les calligraphes. Ces légères erreurs d’appréciation qui émaillent le texte et contribuent à donner de moi une image qui ne me ressemble pas…Tant pis. Vous, lecteurs anonymes, ne me connaissez pas, et que je me présente sous de vrais ou de faux traits, qu’ils soient ou pas à mon avantage, ne changera ni ma vie ni la vôtre. Il se peut en réalité que je me sois caricaturé pour mieux vous rendre sensible cette inadéquation au monde des libs qui rend d’autant plus étonnante l’énorme estime que j’ai d’eux. Que l’on considère cela comme un procédé de mauvais écrivain qui, au lieu d’atteindre la clarté et la vérité (ma seule idole) qu’il avait l’arrogance de viser, a fini par monter une fiction de lui-même, pas forcément la meilleure, ni la mieux écrite.
Fuck Em’



